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Doit-on faire le deuil de la courbe du changement ?

En 2020, BBC News titrait "Elisabeth Kübler-Ross: The rise and fall of the five stages of grief", annonçant pour la célèbre courbe du deuil son déclin dans l'enseignement médical (Burns, 2020). Quel sera son sort en management et en coaching ?

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La courbe du deuil décrit cinq phases qui caractérisent un processus émotionnel lié à la perte d’un être cher : le déni (denial) - la colère (anger) - le marchandage (bargaining) - la dépression (depression) et l’acceptation (acceptance). L’origine de ce concept se trouve dans l’ouvrage On Death and Dying (1969) de la psychiatre helvético-américaine Elisabeth Kübler-Ross, dont l’œuvre influente lui a valu d’être citée parmi les cent plus importants penseurs du 20ème siècle par le magazine Time (Anonyme, 2004).

Ce modèle a été transposé dans le domaine de la littérature managériale, par rapport à des personnes qui vivent des changements au sein d'une organisation et qui peuvent avoir des expériences émotionnelles très similaires à celles liées au deuil (Cameron & Green, 2004). Cette réaction au changement est notamment décrite sous la forme de l’acronyme SARAH pour : Shock – Anger – Resistance – Acceptance - Healing/Hope. Sur internet, le modèle est très fréquemment cité comme l’un des modèles de base du « change management ». Il est également important en coaching (Delivré, 2019). De nombreux auteurs citent la source originale du concept comme le fondement d’un principe largement admis des étapes du changement, même si certains ouvrages de référence importants citent le modèle sans référence à Elisabeth Kübler-Ross (Collerette & Schneider, 2002, par exemple). Il s’agit d’un outil de management manifestement établi et reconnu (Sutherland & Canwell, 2004), dont la marque a même été déposée (https://www.ekrfoundation.org), mais qui comporte une énigme…

En effet, l'idée forte de ce modèle est que les étapes du processus peuvent être décrits par une courbe. Or, dans la source originale de 1969, le schéma présenté se déroule bien sur l’axe du temps, mais les différentes phases ne s’agencent pas sur une courbe. Elles sont représentées par des bandes de longueur variable pouvant se répéter (figure 1).

Deuil (KR)
Figure 1.- Etapes de l'approche de la mort (reproduit d'après Kübler-Ross, 1969)

Une courbe décrit en principe un point qui se meut suivant une loi déterminée et suppose de fait une forme de séquence suivie par les phases du modèle. Dans son texte original Elisabeth Kübler-Ross précise que « les étapes ne se remplacent pas l’une l’autre mais peuvent coexister ou se chevaucher parfois ». Elle souligne encore que « la seule chose qui persiste d’habitude à travers toutes ces étapes, c’est l’espoir ». A aucun moment il n'est question d'une courbe ou de revendication d'une forme de modèle généralisable. Dans un ouvrage publié juste après son décès en 2004, Elisabeth Kübler-Ross (Kübler-Ross & Kessler, 2005) évoque ce sujet en soulignant qu’il a trop souvent été présenté d’une manière qui ne correspond pas au sens original : il ne s’agit pas d’un modèle linéaire avec des étapes, mais d’un outil pour aider à cadrer et identifier le ressenti des personnes en deuil, exprimé sous la forme de phases qui ne sont pas nécessairement toutes vécues et encore moins dans un ordre donné.

Voilà donc un outil très répandu, appliqué à différents types de changement et dont on peut dès lors se demander ce qui fonde l’idée reçue de la « courbe » du deuil ayant une portée générale ?

Ceci d’autant plus que, sur le plan clinique, le modèle est aujourd'hui contesté (Avis et al. 2021). Ada McVean (2019) mentionne l’absence de confirmation scientifique du concept, ce qui contraste avec sa popularité considérable et la diversité des cas de figure auquel il a été appliqué (Bernau, 2022). En revanche, dans sa version transposée au management, il existe des études qui le confirment, au moins partiellement. Ainsi, Kerri S. Kearney et Adrienne E. Hyle (2003) mentionnent non-seulement différents auteurs qui ont établi un lien entre le modèle du deuil et l’acceptation du changement dans des organisations, mais présentent aussi leurs résultats sur l’impact du changement dans une organisation éducative. Leurs conclusions, basées sur le nombre de personnes ayant vécu les différentes catégories d’émotions correspondant aux phases du modèle de Kübler-Ross, les conduit aux constats suivants :
• le modèle est utile en ce sens qu’il donne un cadre à la description de la résistance au changement,
• il n’y a pas d’évidence qu’il soit d’une validité générale, ni que les étapes se succèdent de manière linéaire.

Kerri S. Kearney et Adrienne E. Hyle attribuent, dans leur discussion finale, à Nancy J. Barger et Linda K. Kirby (1995) le fait d’avoir décrit la courbe en « U » du changement, vraisemblablement à partir du modèle de Kübler-Ross. Ceci se confirme à la lecture de cet ouvrage, qui décrit bien un cycle avec une illustration sous la forme d’une courbe en « U », en ne faisant toutefois aucune référence au livre de Kübler-Ross, bien que les termes utilisés soient semblables et que l'on y retrouve aussi quelques lettres, mais pas toutes, de la terminologie « SARAH » (figure 2).

U-Curve
Figure 2.- Le cycle du deuil (reproduit d'après Barger & Kirby, 1995)

A noter qu’un certain nombre d’auteurs comme Mikael Krogerus et Roman Tschäppeler (2013) décrivent le modèle de manière plus conforme à la source originale de Kübler-Ross, avec un graphisme original décrivant un chemin tortueux, tout en précisant que les 5 phases du deuil peuvent avoir une durée variable et que certaines ne sont pas vécues par tous, alors que d’autres se répètent. Les mêmes précisions sont aussi données par d'autres auteurs, y compris par Barger et Kirby d'ailleurs.

David Wilkinson (2016) nous permet d’entrevoir une autre origine, en citant en particulier David Schneider et Charles Goldwasser (1998), qui ont popularisé une courbe représentant une variation de la performance au cours du temps face au changement, intitulée the classic change curve (figure 3).

Classic change curve

Figure 3.-
The Classic Change Curve (reproduit d'après Schneider & Goldwasser, 1998)

En effet, Wilkinson cite également Elrod et Tippett (2002), qui ont documenté plusieurs études confirmant la validité des principales phases de ce modèle graphique. Elrod et Tippett décrivent aussi les principales étapes de son développement historique à partir du modèle de Kübler-Ross et notamment sa transposition aux changements dans les organisations à partir des années 1990. Selon Elrod et Tippett, c’est au psychiatre Walter Menninger (1975) que l’on doit le premier modèle graphique d’une courbe du changement, dans lequel il décrit l’évolution du moral de volontaires des Peace Corps au cours du temps de leur séjour à l’étranger, tout en postulant que son modèle aurait une portée plus générale en matière de réaction au changement. Selon l’analyse de Wilkinson (2016), la première proposition d’une courbe, qui date de la même époque que les travaux de Kübler-Ross, est donc à attribuer à Menninger.

Doit-on alors faire le deuil de la courbe du changement ?

Non. Dans les domaines du management et du coaching, cette courbe est en définitive un modèle métaphorique de l’idée qu’un changement engendre à la fois différentes émotions et, pour certains, le besoin de faire le deuil de la situation qui a précédé le changement. L'idée initiale du phasage revient à Elisabeth Kübler-Ross et elle a progressivement conduit à un modèle plus général décrivant une variation de performance au cours du temps, liée notamment à une série de pertes qui caractérise la phase de changement dans les organisations (Wilkinson, 2017). Ce modèle de la courbe du changement a par la suite été vérifié par un certain nombre d’études, citées notamment par Elrod et Tippett (2002), Wilkinson (2016) et Ray (2020). Parmi ces travaux, ceux de Nikula et al. (2010) et, plus récemment, de Hagemann et Cechlovsky (2024), apportent les démonstrations les plus abouties de la validité du modèle, en distinguant notamment ses 4 phases caractéristiques (figure 4).

Change curve (Hagemann & Cechlovsky 2024)

Figure 4.- La courbe du changement (reproduit d'après Hagemann & Cechlovsky, 2024)

En ce sens, ce modèle - la courbe du changement, pas celle du deuil - garde donc très clairement sa place parmi nos outils.


Auteur : Cornelis Neet (révision du 20 août 2025)

Sources :

  • Anonyme (2004). Obituary : Elisabeth Kübler-Ross. Journal of Near-Death Studies, 23 (1) : 59-60.
  • Kate A. Avis, Margaret Stroebe & Henk Schut (2021). Stages of grief portrayed on the internet: a systematic analysis and critical appraisal. Frontiers in Psychology 12, https://doi.org/10.3389/fpsyg.2021.772696
  • Nancy J. Barger & Linda K. Kirby (1995). The challenge of change in organizations. Davies-Black, Palo-Alto, 283 p.
  • John A. Bernau (2022). The institutionalization of Kübler-Ross's five-stage model of death and dying. OMEGA - Journal of Death and Dying, https://doi.org/10.1177/00302228221098893.
  • Lucy Burns (2020). Elisabeth Kübler-Ross: The rise and fall of the five stages of grief. BBC News, https://www.bbc.com/news/stories-53267505.
  • Esther Cameron & Mike Green (2004). Making Sense of Change Management. Kogan Page, London and Philadelphia, 370 p.
  • Pierre Collerette & Robert Schneider (2002). Le pilotage du changement. Une approche stratégique et pratique. Presses de l’Université du Québec, Sainte-Foy, 365 p.
  • François Delivré (2019). Le métier de coach, spécificités, rôle, compétences. 3e éd. Eyrolles, Paris, 462 p.
  • P. David Elrod II & Donald D. Tippett (2002). The "death valley" of change. Journal of Organizational Change Management 15 (3) : 273-291.
  • Michael Hagemann & Sascha Cechlovsky (2024). Revisiting the change curve: A rigorous examination and three case studies prompting a re-evaluation of a timeless concept. Human Systems Management 43 (6) : 1048-1061.
  • Kerri S. Kearney & Adrienne E. Hyle (2003). The Grief Cycle and Educational Change: The Kubler-Ross Contribution. Planning and Changing 34 (1&2) : 32-57.
  • Mikael Krogerus et Roman Tschäppeler (2013). Le livre des grands changements. A Contre-courant, Editions Leduc, Paris, 192 p.
  • Elisabeth Kübler-Ross (1969). On Death and Dying. Macmillan, New York, 260 p / en français : Les derniers instants de la vie.1975, Labor et Fides, Genève, 279 p.
  • Elisabeth Kübler-Ross & David Kessler (2005). On grief and grieving. Scribner, New York, 235 p.
  • Ada McVean (2019). It’s Time to Let the Five Stages of Grief Die. Office for Science and Society, McGill University, note en ligne, https://www.mcgill.ca/oss/article/health-history/its-time-let-five-stages-grief-die
  • Walter W. Menninger (1975). The meaning of morale: a Peace Corps model. In: Moynihan, D. P. (Ed.) Business and Society in Change, American Telephone and Telegraph Co, New York, NY.
  • Uolevi Nikula, Christian Jurvanen, Orlena Gotel & Donald C. Gause (2010). Empirical validation of the Classic Change Curve on a software technology change project. Information and Software Technology 52 : 680–696.
  • Sunny Ray (2020). The Relationship Between Organizational Change and Performance: A Literature Review. ACMP Change Management, May 3 - May 6, 2020, Anaheim, California, https://cdn.ymaws.com/www.acmpglobal.org/resource/resmgr/2020_chg_mgmt_global_connect/2020wp-ray.pdf
  • David M. Schneider & Charles Goldwasser. (1998). Be a model leader of change. Management Review, 87 (3), Gale Academic OneFile, link.gale.com/apps/doc/A20457507/AONE?u=anon~6985899f&sid=googleScholar&xid=4d03da58
  • Jonathan Sutherland & Diane Canwell (2004). S. In: Key Concepts in Management. Palgrave Key Concepts. Palgrave, London. https://doi.org/10.1007/978-0-230-20474-4_19
  • David Wilkinson (2016). Is the change curve a myth ? What research says. The Oxford Review, https://oxford-review.com/is-the-change-curve-real/
  • David Wilkinson (2017). Does a performance dip always occur during organizational change ? The Oxford Review, https://oxford-review.com/performance-dip/
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